L'histoire contre la loi du passé (Libération)

Publié le par Non aux indigènes !

Les indigènes de la République souffrent plus de la dureté d'aujourd'hui que du colonialisme d'hier

Par Gilbert MEYNIER

Gilbert Meynier est professeur émérite d'histoire contemporaine à l'université de Nancy-II.

lundi 25 juillet 2005
La loi n° 2005-158 «portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés» risque, surtout en ses articles 1er et 4, de relancer une polémique dans laquelle les historiens dignes de ce nom ne se reconnaîtront guère : en officialisant le point de vue des groupes de mémoire liés à la colonisation, elle risque d'attirer en retour des simplismes symétriques émanant de groupes de mémoire antagonistes, et dont l'histoire officielle telle que l'envisage la loi fait des exclus de l'histoire.
Autant on peut être d'accord avec le fait de travailler, comme historien et comme citoyen, à donner toute leur place, dans l'histoire, aux abjections coloniales, d'accord encore, par exemple, comme citoyen, avec la dénonciation de l'expansionnisme américain en Irak ou ailleurs, autant les injonctions colonialophiles de la loi ne sont pas recevables, ne l'est pas davantage le discours victimisant ordinaire : ne serait-ce que parce qu'il permet commodément de mettre le mouchoir sur tant d'autres ignominies, actuelles ou anciennes, et qui ne sont pas forcément du ressort originel de l'impérialisme ou de ses formes historiques passées comme le (s) colonialisme (s). L'étude scientifique du passé ne peut se faire sous la coupe d'une victimisation et d'un culpabilisme corollaires. Quoi qu'il en soit, les débordements émotionnels portés par les «indigènes de la République» ne sont pas de mise : des êtres humains ne sont pas responsables des ignominies commises par leurs ancêtres, ou alors il faudrait, par exemple, que les Allemands continuent éternellement à payer leur épisode nazi.
C'est une chose d'analyser, par exemple, les «zoos humains» de la colonisation, c'en est une autre que de confondre dans la commisération culpabilisante le divers historique, lequel ne se réduit pas à des clichés médiatiquement martelés. Si la colonisation fut ressentie par les colonisés dans le rejet et la douleur, elle fut aussitôt vécue dans l'ouverture pour des modèles de société extérieurs. Et il faut aussi parler d'aujourd'hui, de toute la diversité d'aujourd'hui. Ainsi, le régime autoritaire algérien, encore assez largement militaire à fusibles civils (même s'il s'est depuis peu quelque peu «civilisé»), est bien un produit de la société algérienne, et pas (ou pas seulement) une réminiscence coloniale. Et dénoncer l'impérialisme en Irak, les fadaises Bush-Huntington..., ne dispense pas, au contraire, d'interroger les caractéristiques sui generis de la dictature arabo-stalinienne de Saddam.
Le penseur musulman algérien Malek Bennabi avait, il y a une soixantaine d'années, fait remarquer que, si l'Algérie avait été colonisée, c'était qu'elle était «colonisable.» Les purs nationalistes algériens lui avaient assez reproché alors d'avoir forgé ce concept de «colonisabilité» aux antipodes du simplisme. Dans la même ligne, on pourra soutenir que si l'Irak a été envahi, c'est qu'il était «envahissable.» C'est là une explication certes partielle , en aucun cas une exonération de l'impérialisme américain. Mais on ne peut pas comprendre l'aboutissement actuel de l'Irak si l'on n'énonce pas cette évidence : la société irakienne, qui a eu à souffrir pendant plus de trois décennies du régime le plus sanglant que le monde arabe ait connu, était en 2003 en état de profonde déréliction. Bien sûr, on peut clamer d'abondance que c'est toujours la faute des autres et/ou du passé. Mais il y a aussi, et toujours, urgence concomitante à balayer devant soi, et à se confronter aux duretés d'aujourd'hui ; et pas seulement aux ressentiments construits sur des hiers douloureux. Cela est valable pour tous les peuples et toutes les sociétés.
Plutôt que de rédiger ou de signer dans la culpabilité des manifestes victimisants à sens unique (lesquels masquent, aussi, bien des simplismes et bien des régressions dont on ne souffle mot), l'historien préfère travailler à (r) établir les faits, par exemple dans la ligne qui a permis à Florence Beaugé de rédiger ses magnifiques articles dans le Monde du 19 mars 2005 sur le général Schmitt nommé en son temps par François Mitterrand et Jacques Chirac en parfait accord. Et aussi à travailler comme citoyen autant que faire se peut à rendre nos sociétés moins inégalitaires et plus éduquées, les inégalités et le racisme portés par les matelas d'ignorance des humains, générant à leur tour, simplismes et régressions.
Au surplus, pour reprendre le texte des «indigènes de la République», à l'évidence, les plaies dont ils saignent sont de moins en moins celles qui sont infligées par le vieux colonialisme, porté certes partiellement par le nationalisme français et la création en son temps d'îlots capitalistes ; mais bel et bien par la sauvagerie et la dureté économiques d'aujourd'hui, assez largement transnationales. Il est important, pour y voir clair, de ne pas tout mélanger. Tout, dans la situation des immigrés, ne fut pas redevable à la colonisation, dans le passé comme maintenant. A l'époque où les immigrants italiens, les «macaronis», étaient traités d'arriérés brutaux et de catholiques fanatiques, le mépris et la peur qui les entouraient n'étaient en rien liés à la colonisation. Il se trouve que l'auteur de ces lignes connaît bien l'Italie : il existe un glissement de la société italienne vers le racisme et «l'indigénisation» des Africains migrants en Italie, alors que le passé colonial y est sans comparaison bien plus léger que celui de la France. En revanche, à titre emblématique, Berlusconi, lui, est une réalité bien actuelle, qui renvoie à la brutalité de la déréglementation et du chacun pour soi, sans compter la corruption.
L'historien ne se reconnaît pas dans l'affrontement des mémoires pour lui, les mémoires ne sont que des documents historiques à traiter comme tels ; il ne se reconnaît pas dans l'anachronisme qui veut tout arrimer au passé ; il ne se reconnaît pas dans le manichéisme, qu'il provienne de la «nostalgérie» électoraliste vulgaire qui a présidé à la loi du 23 février 2005, ou qu'il provienne des simplismes symétriques qui surfent sur les duretés du présent pour emboucher les trompettes agressives d'un ressentiment déconnecté de son objet réel.
a loi n° 2005-158 «portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés» risque, surtout en ses articles 1er et 4, de relancer une polémique dans laquelle les historiens dignes de ce nom ne se reconnaîtront guère : en officialisant le point de vue des groupes de mémoire liés à la colonisation, elle risque d'attirer en retour des simplismes symétriques émanant de groupes de mémoire antagonistes, et dont l'histoire officielle telle que l'envisage la loi fait des exclus de l'histoire.
Autant on peut être d'accord avec le fait de travailler, comme historien et comme citoyen, à donner toute leur place, dans l'histoire, aux abjections coloniales, d'accord encore, par exemple, comme citoyen, avec la dénonciation de l'expansionnisme américain en Irak ou ailleurs, autant les injonctions colonialophiles de la loi ne sont pas recevables, ne l'est pas davantage le discours victimisant ordinaire : ne serait-ce que parce qu'il permet commodément de mettre le mouchoir sur tant d'autres ignominies, actuelles ou anciennes, et qui ne sont pas forcément du ressort originel de l'impérialisme ou de ses formes historiques passées comme le (s) colonialisme (s). L'étude scientifique du passé ne peut se faire sous la coupe d'une victimisation et d'un culpabilisme corollaires. Quoi qu'il en soit, les débordements émotionnels portés par les «indigènes de la République» ne sont pas de mise : des êtres humains ne sont pas responsables des ignominies commises par leurs ancêtres, ou alors il faudrait, par exemple, que les Allemands continuent éternellement à payer leur épisode nazi.
C'est une chose d'analyser, par exemple, les «zoos humains» de la colonisation, c'en est une autre que de confondre dans la commisération culpabilisante le divers historique, lequel ne se réduit pas à des clichés médiatiquement martelés. Si la colonisation fut ressentie par les colonisés dans le rejet et la douleur, elle fut aussitôt vécue dans l'ouverture pour des modèles de société extérieurs. Et il faut aussi parler d'aujourd'hui, de toute la diversité d'aujourd'hui. Ainsi, le régime autoritaire algérien, encore assez largement militaire à fusibles civils (même s'il s'est depuis peu quelque peu «civilisé»), est bien un produit de la société algérienne, et pas (ou pas seulement) une réminiscence coloniale. Et dénoncer l'impérialisme en Irak, les fadaises Bush-Huntington..., ne dispense pas, au contraire, d'interroger les caractéristiques sui generis de la dictature arabo-stalinienne de Saddam.
Le penseur musulman algérien Malek Bennabi avait, il y a une soixantaine d'années, fait remarquer que, si l'Algérie avait été colonisée, c'était qu'elle était «colonisable.» Les purs nationalistes algériens lui avaient assez reproché alors d'avoir forgé ce concept de «colonisabilité» aux antipodes du simplisme. Dans la même ligne, on pourra soutenir que si l'Irak a été envahi, c'est qu'il était «envahissable.» C'est là une explication certes partielle , en aucun cas une exonération de l'impérialisme américain. Mais on ne peut pas comprendre l'aboutissement actuel de l'Irak si l'on n'énonce pas cette évidence : la société irakienne, qui a eu à souffrir pendant plus de trois décennies du régime le plus sanglant que le monde arabe ait connu, était en 2003 en état de profonde déréliction. Bien sûr, on peut clamer d'abondance que c'est toujours la faute des autres et/ou du passé. Mais il y a aussi, et toujours, urgence concomitante à balayer devant soi, et à se confronter aux duretés d'aujourd'hui ; et pas seulement aux ressentiments construits sur des hiers douloureux. Cela est valable pour tous les peuples et toutes les sociétés.
Plutôt que de rédiger ou de signer dans la culpabilité des manifestes victimisants à sens unique (lesquels masquent, aussi, bien des simplismes et bien des régressions dont on ne souffle mot), l'historien préfère travailler à (r) établir les faits, par exemple dans la ligne qui a permis à Florence Beaugé de rédiger ses magnifiques articles dans le Monde du 19 mars 2005 sur le général Schmitt nommé en son temps par François Mitterrand et Jacques Chirac en parfait accord. Et aussi à travailler comme citoyen autant que faire se peut à rendre nos sociétés moins inégalitaires et plus éduquées, les inégalités et le racisme portés par les matelas d'ignorance des humains, générant à leur tour, simplismes et régressions.
Au surplus, pour reprendre le texte des «indigènes de la République», à l'évidence, les plaies dont ils saignent sont de moins en moins celles qui sont infligées par le vieux colonialisme, porté certes partiellement par le nationalisme français et la création en son temps d'îlots capitalistes ; mais bel et bien par la sauvagerie et la dureté économiques d'aujourd'hui, assez largement transnationales. Il est important, pour y voir clair, de ne pas tout mélanger. Tout, dans la situation des immigrés, ne fut pas redevable à la colonisation, dans le passé comme maintenant. A l'époque où les immigrants italiens, les «macaronis», étaient traités d'arriérés brutaux et de catholiques fanatiques, le mépris et la peur qui les entouraient n'étaient en rien liés à la colonisation. Il se trouve que l'auteur de ces lignes connaît bien l'Italie : il existe un glissement de la société italienne vers le racisme et «l'indigénisation» des Africains migrants en Italie, alors que le passé colonial y est sans comparaison bien plus léger que celui de la France. En revanche, à titre emblématique, Berlusconi, lui, est une réalité bien actuelle, qui renvoie à la brutalité de la déréglementation et du chacun pour soi, sans compter la corruption.
L'historien ne se reconnaît pas dans l'affrontement des mémoires pour lui, les mémoires ne sont que des documents historiques à traiter comme tels ; il ne se reconnaît pas dans l'anachronisme qui veut tout arrimer au passé ; il ne se reconnaît pas dans le manichéisme, qu'il provienne de la «nostalgérie» électoraliste vulgaire qui a présidé à la loi du 23 février 2005, ou qu'il provienne des simplismes symétriques qui surfent sur les duretés du présent pour emboucher les trompettes agressives d'un ressentiment déconnecté de son objet réel.

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