A la recherche des «indigènes de la République» (Libération)

Publié le par Non aux indigènes !

Banlieues : Le mal des colonies?

Controversé, mal fichu, l’appel des «indigènes de la République» ne suscite guère d’enthousiasme. Les intellectuels doutent, les cités n’y voient pas d’urgence. Pourtant il traduit à coup sûr le malaise diffus des quartiers...
Au quartier du Bois-Sauvage d’Evry, tous les soirs après 20 heures, le chacun chez soi, c’est: tout le monde dehors, ensemble. Voilà une voiture garée, portières ouvertes, où quatre jeunes sont installés comme sur un canapé. Ils écoutent leur musique. D’autres se charrient avec leurs mots au pied des bâtiments, en face. A quelques mètres, des enfants courent après un ballon qui roule vers un bout de jardin, où quelques femmes musulmanes discutent de tous ces riens qui font leurs vies. C’est un autre monde avec une population majoritairement «issue de l’immigration», de moins en moins étrangère, mais toujours plus étrange pour la République. Où Cédric, l’Antillais, Alousseynou et Alassane, les jumeaux d’origine sénégalaise, Hyman, la Marocaine, et Franck, «d’Evry d’abord, français après», partagent une même identité, composite, fragmentaire, française mais métisse.
Des jeunes, oui. Mais toujours «de banlieue», jamais comme tout le monde. Elevés dans ces zones dites de «non-droit» où l’habitat est dégradé, et le chômage deux à trois fois plus élevé que la moyenne nationale. On a parlé de territoires perdus de la République, ne s’agit-il pas plutôt, comme le suggère Smaïn Laacher, sociologue, « réserves abandonnées par la République» (1)? Une inégalité de traitement contre laquelle des chercheurs, philosophes et associations de terrain se sont violemment insurgés en janvier dernier, affirmant que les «populations des quartiers sont "indigénisées"». Intitulé «Nous sommes les indigènes de la République!…», l’appel controversé identifie la persistance de l’«idéologie coloniale» comme source de l’exclusion sociale et des discriminations dont sont victimes les personnes issues de cette immigration.
Un brûlot-symptôme qui s’inscrit dans un spectaculaire retour de l’abcès de fixation colonial au centre du débat politique et intellectuel. Le 23 février 2005, une loi instaurant dans les programmes scolaires la reconnaissance du «rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord» mettait le feu aux poudres. Une «disposition scélérate», selon le spécialiste de la colonisation Olivier Le Court Grandmaison. De nombreux historiens se sont violemment insurgés contre cet étonnant come-back de «l’histoire officielle», tandis que le débat sur l’esclavage ne cessait parallèlement de monter en puissance, suite aux déclarations sulfureuses de Dieudonné. Désormais «people-isée», l’obsession coloniale a même viré à la tendance… De Joey Starr pacsé pour l’occasion à Olivier Besancenot, de la LCR, dans le collectif Devoirs de Mémoires, à Jamel Debbouze et Samy Naceri, qui joueront dans «Indigènes», le film de Rachid Bouchareb annoncé sur les écrans en mai 2006. Bientôt un bataillon de tirailleurs sénégalais montant les marches en ouverture du Festival de Cannes? Eh bien oui, c’est au programme.
De cet emballement, Benjamin Stora s’inquiète. «C’est une affaire grave, l’affaire coloniale. On ne peut pas s’en servir comme ça pour faire des coups médiatiques.» Cette nouvelle mouvance, l’historien de la colonisation algérienne l’interprète comme la recherche d’une troisième voie, à mi-chemin entre lutte des classes et ethnicisation des problèmes sociaux. Mais «traiter la France d’aujourd’hui d’Etat colonial, c’est une absurdité historique», poursuit Benjamin Stora. De quoi ébranler les cénacles français tout de même jusque-là habitués à une vision anhistorique du racisme et de l’exclusion, celle véhiculée par le SOS-Racisme des années 1980-1990 par exemple. Très remonté contre l’appel des «Indigènes» signé entre autres par Tariq Ramadan, Alain Finkielkraut y voit une nouvelle tentative de criminalisation de l’Occident entier, face à des damnés de la terre «forcément» innocents. Signataire d’une pétition concurrente dénonçant les «ratonnades anti-Blancs», suite aux manifestations lycéennes du 8 mars dernier, il agite à son habitude le spectre, voilé bien sûr, d’une manipulation par l’extrême-gauche islamisante.
«Rien à voir avec une revanche des vaincus de la loi sur le voile», conteste François Gèze, patron de La Découverte, et signature de poids de l’appel des «Indigènes». «L’idéologie du code de l’indigénat fonctionne aujourd’hui en France, maintient l’éditeur. Dès qu’on creuse un peu sous l’islamophobie actuelle, on en revient toujours à "l’Algérien", au "bougnoule", quoi. On ne donne pas "un permis de tuer" comme lors des ratonnades en 1961 sans qu’il en reste des traces dans la société…» Les stigmates du facteur colonial sont partout, selon lui. «Dans la politique de la ville, où rien n’est fait pour lutter contre la ghettoïsation… Dans la gestion politique sidérante de paternalisme du Conseil français du Culte musulman.» Partout? Au Bois-Sauvage, rien à signaler. Comme si les mots de l’appel avaient glissé le long du rempart transparent derrière lequel les habitants de la cité ont fini par se protéger, à force d’isolement. Si les jeunes y lisent des douleurs familières, ils n’y reconnaissent pas le ressenti de leur souffrance identitaire propre. «Indigène, c’est violent comme mot… Un indigène, c’est un mec à poil avec une lance et trois feuilles sur le bazar, non?», s’amuse Franck. Au-delà du décalage sémantique, il y a Cédric aussi, avec ses 23 ans, l’urgence d’un avenir à bâtir, et aucune envie de se morfondre sur un passé qui l’enfermerait dans une condition de victime. Il dit: «On n’est pas une génération de couinards. On doit avancer, aller au-delà de tout ça.» En traînant la charge d’un héritage tout de même complexe. Mais dont la culture dynamique des cités revendique pourtant depuis longtemps la reconnaissance, ne serait-ce que dans ses musiques colorées. «Dix lignes, juste dix lignes / Pour quatre cents ans de souffrances en Afrique / De l’histoire / Notre histoire / Ils ont oublié trop d’chapitres/ Amnésie sélective / Bonne conscience collective», chante Sinsemilia dans «Résistances».
L’empire ne serait toujours pas soldé, il serait toujours là, toujours enfoui dans les représentations nationales. Des millions de visiteurs qui se pressent dans les zoos humains, et ce jusqu’à l’exposition coloniale de 1931, un imaginaire s’est formé. Et se poursuit visiblement… en Allemagne du moins, où en 2005 l’on vient de rouvrir un village africain au zoo d’Augsbourg. Samba Sarré est un Sénégalais installé en France depuis 1988. Petit, il a appris la géographie hexagonale, l’histoire de France dans les écoles de la République. Il se souvient du général de Gaulle faisant le tour de l’Afrique pour la création d’une communauté franco-africaine. Alors aujourd’hui, à 66 ans, il dit sereinement: «Moi, je suis un vrai indigène, au sens colonial.» Mais pour lui, l’appel évoque autre chose, une violence sourde mais omniprésente dans les quartiers: «Les enfants des ZEP sont traités comme des indigènes… Ce sont des élèves dont on doit se débarrasser au plus tôt.» Et s’ils réussissent, eux, les enfants d’immigrés, c’est exceptionnel. Alousseynou raconte: «J’étais toujours pris en exemple par les professeurs comme si l’excellence relevait du miracle, pour moi particulièrement.» Comme une trace de regard colonial selon l’historien Pascal Blanchard, genre «Fais tes preuves, camarade, et tu monteras vers la lumière de la civilisation!». Cofondateur de l’Achac (2), celui-ci a cependant refusé de signer l’appel, jugé «trop en rupture». Alousseynou, comme son frère, a la peau noire. Pour ces générations dont le passé colonial est toujours plus lointain, le problème aujourd’hui, c’est de s’entendre dire, en postulant pour un stage dans un grand magasin de sapes d’Evry: «La clientèle ne souhaite pas être servie par une personne de couleur, vous comprenez ça?»
Pour Ahmed Ben Naoum, professeur de socio-anthropologie à l’université de Perpignan, l’identité des enfants issue de l’immigration est devenue un «trou béant» au fond duquel s’accumulent les aigreurs: «Ces jeunes sont dans une dynamique d’émancipation intellectuelle, ils sont dans une posture véritablement conquérante, mais toujours bloqués par ce qu’on appelle le racisme ordinaire.» Ce à quoi les politiques opposent toujours le lancinant argument de «l’intégration». Ressenti alors comme un éternel obstacle à la citoyenneté, le concept agace. Nadia est d’origine algérienne, «mais française», étudiante en philosophie, enfant des quartiers, qui mange du porc et fume des clopes. Elle aimerait bien être juste citoyenne parmi les autres, et plus «reubeu», ni «issue de l’immigration». Bien qu’elle rejette la tonalité victimaire de l’appel et y perçoive un côté manipulateur, elle se réjouit paradoxalement de son existence. «Tout dans l’appel est fait pour créer la zizanie, c’est vrai. Est-ce qu’on doit vraiment aller chercher la colonisation pour expliquer le malaise actuel autour de l’islam? Il est lié à la phobie post-11-Septembre, selon moi… Mais bon, à force de rester silencieux, c’est normal que ça sorte mal.»
Voilà Fatiah, algérienne installée depuis trente-deux ans en France, une mère de famille comme les autres dans sa cité. Une femme qui croyait que la France l’accepterait parmi ses citoyens, puisqu’elle est née de l’autre côté de la Méditerranée, dans l’indigénat. Aujourd’hui, Fatiah raconte inlassablement ses allers-retours en préfecture, tous vains. «Je reste une étrangère. Pourtant, mon arrière-grand-père était français, mon grand-père et mon père aussi. Mais moi, je suis juste "née sous le drapeau français".» Et ses huit enfants? «Quand seront-ils de vrais Français, et non plus des immigrés?»
C’est dans ce trouble identitaire que Mélia, comme d’autres, a grandi. Elle est étudiante en économie, petites lunettes, cheveux tirés en arrière, pantalon moulant. Fille d’Algériens venus travailler en France dans un salon de coiffure. Silence sur un passé pesant, pas de transmission, et une béance mémorielle pour héritage. Mélia ne veut rompre ni avec ses racines ni avec la République. Mais assure que les idées des «indigènes», si elles circulaient dans les quartiers, pourraient y rencontrer un«dangereux succès». Parce que les jeunes issus de l’immigration cherchent des mots «qui s’adressent à eux». Et sur ce terrain-là, il n’y a personne. «Sauf Tariq Ramadan». Mélia est croyante pratiquante, mais ce n’est pas sur ce thème que le musulman orthodoxe Tariq Ramadan, qu’elle est déjà allée écouter en conférence, emporte sa conviction: «Ce qui m’intéresse, c’est qu’il est en prise avec la réalité des quartiers.»
«Il faut rompre avec la fantasmagorie des banlieues françaises, explique Tariq Ramadan. Rompre avec l’obsession d’être minoritaire, et le discours infantilisant qui met ces gens en position de dominés en terre étrangère.» Expliquer les discriminations par la survivance du facteur colonial ne revient aucunement selon lui à placer les «héritiers de l’immigration» en position de victimes éternelles. «Une citoyenneté commune passera nécessairement par l’acceptation des cultures originelles.» Difficile à admettre à moins de revoir le modèle d’intégration. Esther Benbassa, historienne spécialiste de la question juive, considère que «la France ne veut pas accepter sa pluriculturalité, elle se croit "blanche"». Ce qui procède, selon elle, «d’une tradition jacobine limitant la religion au privé». Comme si la France était homogène, «ce qu’elle n’a jamais été, poursuit Esther Benbassa. Le système est rouillé, la discrimination positive devient du coup obligatoire». Quelle sera la solution pour tous ces jeunes, coincés dans une image paradoxale? Leur identité d’«Arabes» et de «Noirs» leur est à la fois imposée par une société qui les rejette et interdite par l’impératif de «s’intégrer» en s’assimilant (3). Face à cette injonction contradictoire, Nadia, l’étudiante en philosophie, tranche tout net: «Si parler de la colonisation est un moyen de légitimer notre place, je dis oui.» Ils sont nombreux à le penser désormais. Alors, la France, désormais hantée et pour longtemps par son passé colonial? «Si tu ne sais pas où tu vas, rappelle-toi toujours d’où tu viens», c’est un proverbe kabyle qui le dit.

(1) «Le Mal-être arabe. Enfants de la colonisation», par Dominique Vidal et Karim Bourtel, Agone, mai 2005.
(2) Association pour la Connaissance de l’Histoire de l’Afrique contemporaine.
(3) «La Fracture coloniale», collectif à paraître en septembre 2005 à La Découverte.

«L’appel des indigènes»
«La République de l’égalité est un mythe», «Nos parents et nos grands-parents ont été mis en esclavage», «Nous, filles et fils de colonisés et d’immigrés, nous sommes (…) engagés dans les luttes contre l’oppression et les discriminations produites par la République postcoloniale…» Ainsi se conclut cet appel «pour des assises de l’anticolonialisme» signé par de nombreux chercheurs et associations, parmi lesquelles le Collectif des Musulmans de France, les Blédardes, DiverCité (Lyon), ATMF, ou encore le groupe de rap la Rumeur.

Aude Lancelin Elsa Vigoureux

Publié dans Indigestes

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