Primé à Cannes, le film Indigènes de Rachid Bouchared, avec entre autres, Jamel Debbouze, Sami Nacéri, Sami Bouajila, est depuis une quinzaine de jours sur les écrans et ne cesse d'alimenter radios et télévision. Un an après les émeutes en banlieues et 8 mois après le classement de l'article 4 de la loi du 23 février sur le rôle positif de la présence française outre-mer , ce film suscite un débat sur le traitement de notre histoire coloniale, et nationale.

Son sujet, la question des pensions des vétérans de l'Armée d'Afrique qui ont participé à la victoire contre le nazisme et sont longtemps restés dans l'ombre de l'histoire national, et de l'histoire de la seconde guerre mondiale en général. Le problème est que le film ne se suffit pas à lui-même et qu'il entend donner, par delà cette leçon d'histoire qui fait retour sur notre mémoire collective, une leçon de politique sur la question de l'immigration en France, non sans manichéisme et parti pris.

Un contexte extrêmement dramatisé qui sert la caricature

Le film sort dans un contexte extrêmement dramatisé en France. Approche de la présidentielle de 2007 en mai prochain, arrivée massive d'immigrants au sud de l'Europe dans les conditions les plus dramatiques, provocations et attentats islamistes, sans papiers....

Mais aussi sous le signe d' Indigènes de la République qui se réclament de "contribuer à l'émergence d'une expression politique et organisée de la colère des populations issues de l'immigration"( Le Monde, 13.04.06), jouant à fond la carte de la victimisation et de la caricature avec un lien direct avec les milieux islamistes qui refusent la loi de mars 2004 contre le port des signes religieux à l'école, une loi raciste selon ces pourfendeurs de la laïcité et de la France républicaine.

Indigènes fait l'effet d'une bombe aujourd'hui parce que la cocotte minute fume et que le traitement de son sujet télescope une situation de la France où s'affrontent des forces contraires, entre défense de la laïcité qui ne recouvre pas les clivages politiques traditionnels et promotion du communautarisme qui ne les recouvre pas plus. Sa reconnaissance à Cannes dont la récompense collective pour l'interprétation reconnaît le sujet du film bien plus qu'autre chose, propulse sur la scène internationale un problème franco-français qui n'est pas sans créer un malaise, que revendiquent les initiateurs de ce film.

La question du traité d'amitié franco-algérien, que Jacques Chirac espérait conclure avant la fin de son quinquennat, qui est sans cesse remis à demain, entre dans cette dimension. Le président algérien, Abdelaziz Bouteflika, qui fut ministre d'Ahmed Ben Bella, en à fait un enjeu intérieur, accusant, sans craindre le contresens historique, la France de "génocide". Un élément qu'on ne saurait dissocier du fait que le film bat pavillon algérien et non français.

Comme aime à le souligner par ailleurs Jamel Debbouze, il a convaincu son ami Mohammed VI, le roi du Maroc, de donner un sérieux coup de main pour la réalisation de ce film. Un film comme volontairement venu d'ailleurs, dommage.

Une critique s'impose ici sur la forme et sur le fond. Partons tout d'abord du film lui-même avant d'en venir à la question du rôle de vecteur de tout un discours de victimisation de l'immigration dont l'équipe de ce film se vante d'être porteuse autour de ce film.

Un sujet juste pour un film nécessaire

Le film tire donc de l'oubli les soldats de l'empire colonial français qui ont participé aux combats de la Seconde guerre mondiale. Film très didactique, qui avait été longuement applaudie au festival pour son vibrant plaidoyer en faveur de ces soldats quasiment rayés de la mémoire collective.

Quelque 80.000 anciens soldats coloniaux de 23 pays, qui combattirent sous l'uniforme français, sont concernés par la revalorisation des pensions. La majorité de ces hommes est originaire d'Afrique du Nord: plus de 15.000 Algériens, autant de Marocains et un peu moins de 5.000 Tunisiens. Viennent ensuite les soldats d'Afrique sub-saharienne, Sénégalais en tête (2.000), ainsi que Burkina Faso (ex-Haute Volta), Mali, Tchad, Bénin, Mauritanie... Enfin, une partie des soldats proviennent de Madagascar et d'Indochine (Vietnam, Laos, Cambodge).

Pour la petite histoire, en 2002, le gouvernement avait décidé de "décristalliser" partiellement ces pensions mais en optant, non pas pour l'égalité avec les anciens combattants français mais pour l'équité, avec un paiement calculé en fonction du niveau de vie de chaque pays. En décembre 2001, le Conseil d'Etat avait déjà condamné l'Etat français pour refus de revaloriser depuis 1959 les pensions des anciens combattants africains de l'armée française. La Cour avait alors jugé cette disposition contraire à la Convention européenne des droits de l'Homme. Ils percevront, c'est aujourd'hui acquis après que Jaques Chirac se soit dit ému par le film, exactement en euros ce que perçoivent les nationaux français". On théâtralise des deux côtés ici, que ce soit du côté de ceux qui croient avoir tout obtenu du film que de celui du Président français qui avait cette mesure dans ses cartons.

Le grand mérite du film est de souligner la participation de ces soldats des colonies comme l'exprimait Gaston Monnerville : "Sans l'Empire, la France ne serait qu'un pays libéré. Grâce à lui, elle est un pays vainqueur." Ce que le cinéma français avait jusqu'ici occulté. Un rôle qu'il n'est pas ici question de remettre en cause, mais de regarder ce qui y tord la réalité pour lui faire adopter cette figure de la dénonciation de la politique de la France vis-à-vis de son immigration en général, avec une mise en accusation qui la présente comme un pays pratiquant une politique post-coloniale sur son propre territoire, avec demande de repentance générale à la clé, amalgamant allègrement au passage peuple de France et colonialisme.

Face à l'avalanche de bons sentiments, d'hommages et de repentance suscitée, ce film est-il critiquable ? S'agit-il seulement d'un film, ou bien d'une oeuvre d' utilité publique ? Doit-on continuer à s'excuser de tous les maux de la colonisation ? Pour justifier l'examen de conscience général de la France et des Français qu'avance le film, on ne cesse de pratiquer le manichéisme le plus grossier. Tout d'abord, le film lui-même nécessite, de ce point de vue, quelques corrections de lecture.

De la sacralité à la réalité, Indigènes , une fiction comme une autre.
Benjamin Stora, historien, qui enseigne l'histoire de la colonisation française à l'Inalco ("Langues O"), a publié un livre sur les séquelles laissées par la guerre d'Algérie et la guerre du Vietnam dans la mémoire française et la mémoire américaine (Imaginaires de guerre, La Découverte, 1997). Interviewé dans le journal Le Monde du 26 septembre 2006, il livrait certaines mises au point intéressantes concernant le film Indigènes après avoir pris la précaution de le remettre dans son contexte de fiction, d'oeuvre cinématographique subjective. Tout d'abord, à propos du problème de l'enrôlement. On voit un notable indigène venir interpeller les hommes dans les villages, pour les convaincre de venir défendre la France. Et puis les volontaires montent avec enthousiasme dans des camions... Cela ne s'est pas passé comme cela partout. Il y a certes alors, au Maghreb, une tradition d'engagement dans l'armée d'Afrique, acte de promotion sociale et souci de nourrir sa famille. On obtient des avantages, une pension, on profite du passage à l'armée pour apprendre à lire et à écrire. Mais il y a aussi énormément de méfiance, de refus, de désobéissances

Par ailleurs, le film occulte quelque chose d'important : au fil de leur périple, les indigènes ont découvert la société française. De nombreux témoignages reflètent l'étonnement de ces ruraux transplantés dans un univers urbain, où ils sont beaucoup plus respectés que dans la société coloniale, très hiérarchisée ! Ils effectuent leur premier voyage hors de leur terre, se rendent comptes qu'ils sont mieux traités en métropole : ils font l'apprentissage de l'immigration. L'Algérien et futur leader nationaliste Messali Hadj raconte comment, en permission à Bordeaux, il découvre le vouvoiement de respect.

Si les indigènes en question restent victimes de discrimination sous l'uniforme, ils découvrent aussi le respect des Occidentaux. L'armée reste l'armée, avec ses codes, ses rites, son machisme, ses humiliations. C'est vrai qu'il était difficile aux Maghrébins et aux Noirs de dépasser le grade de sergent. Mais l'armée est moins bloquée, moins raciste que la société coloniale. On y reconnaît le prix du sang, on y pratique la fraternité des armes. Contrairement à une opinion répandue, on ne propulsait pas systématiquement les indigènes aux avant-postes, on créa même des régiments mixtes.

Ce que raconte Rachid Bouchareb dans Indigènes n'est pas seulement occulté dans l'histoire du colonisateur, mais aussi dans celle des Etats africains. En France, on a voulu faire silence sur les exactions de l'ordre colonial et laisser ce pan d'histoire en marge de l'histoire nationale. En Algérie, on ne voulait pas se souvenir que des Algériens s'étaient battus pour sauver la France ; l'idée de nation est fondée sur la révolte, l'indépendance. Le retour de mémoire de part et d'autre, un demi-siècle plus tard, est lié à une revendication sociale : l'égalité dans le montant des pensions, que les "indigènes" sont d'ailleurs en passe d'obtenir.

Mais ici précisément pas seulement, car les revendications autour de ce film ne se limitent pas à la question des pensions des anciens indigènes , mais interpelle la place faite à l'immigration en France avec des postulats pour le moins surprenants.

Un apprenti sorcier dangereux héros des cités

Jamel Debbouze, à 31 ans, au sommet de sa gloire, est partout : sur les affiches avec le Jamel Comedy Club, show télévisé dénicheur de talents, diffusé cet été sur Canal+ et qui poursuit sa carrière au Théâtre de Dix-Heures. Sur Fun Radio, à la télé, et dans les 500 salles qui projettent Indigènes, le film de Rachid Bouchareb, où il offre "des héros qui leur ressemblent aux gamins des cités" comme il aime à le répéter.

Mais précisément, cela lui donne une responsabilité avec laquelle il ne faut pas jouer aux apprentis sorciers ce que fait allègrement Jamel lorsqu'il dit que les immigrés en France sont parqués dans des ZUP, laissés à l'abandon, ou en disant {{ Nous, on est plus français que les fils de collabos, on ne comprend pas pourquoi il nous faudrait vivre en silence. Le mot "intégration", je déteste.. Il faut le remplacer par "banalisation". Le jour où on trouvera banal d'avoir un rebeu à Sciences Po, on aura gagné. Le film contribue à ça." (Le Monde du 26 septembre 2006) Des rebeus, il y en a déjà, ce qui compte est ailleurs, c'est de savoir si jeunes immigrés ou non de milieux populaires pourront y accéder avec les mêmes chances que ceux de la bourgeoisie. La seule référence aux Français dans son propos, c'est l'opposition entre français fils de collabos et gentils immigrés au passé sacré, provocation dont les propos outranciers rejoignent ici ceux, à l'autre extrême, de la facture d'un Le Pen. Quel déni de la réalité et quelle ignorance surtout de la situation de l'immigration en France, qui vit mélangée comme nulle part ailleurs au monde avec les nationaux, toutes couleurs ou origines confondues. C'est aussi tout ignorer du sens de l'intégration, politique qui vise au contraire de ces propos, à ce que chaque étranger voulant s'établir en France en situation régulière, plus de quatre vingt dix pour cent de l'immigration, puisse y trouver sa place non comme élément d'une communauté à part, mais de membre d'une unique communauté laïque et républicaine, avec les mêmes droits sociaux que les nationaux. Passer d'une culture à l'autre, d'un continent à l'autre, pour l'immigration sub-saharienne par exemple qui représente la part de la population d'origine immigrée qui a le plus augmenté ces trente dernières années, pour s'installer dans un pays nouveau différent sur tous les plans, cela ne s'improvise pas, il faut s'acculturer, cela ne se fait pas sans effort sur soi-même. Il ne s'agit aucunement ici comme certains le martèlent, d'y perdre son désir de conserver un lien respectable avec une origine, une identité particulière, mais en ayant conscience que ce qui nous fait tenir ensemble tient d'abord à ce que nous partageons comme droits essentiels à défendre ensemble, sans qu'une religion ou une pensée unique ne viennent nous imposer sa loi contre le libre-arbitre, la liberté de conscience, de pensée et de diffuser ses idées, contre le bien-commun.

Un combat contre la France laïque et républicaine qui se trompe de colère
Il est dommage que Jamel au lieu de jouer un rôle de liant entre société française et immigration, participe de jouer un rôle de rupture et de défiance qui ne peut profiter qu'à des Indigènes de la République qui militent pour le communautarisme, la mise à part des populations différentes au nom du respect de l'identité. Une conception des choses qui conduit en réalité déjà trop de personnes d'origine immigrée aujourd'hui à se mettre à part, au nom de la pureté d'une identité, à la division au lieu du métissage si hautement revendiqué par les mêmes, qui leur sert d'argument de vente quand ils poursuivent en fait le but contraire inspirés par un ressentiment et un esprit de revanche qui les fait se tromper de colère en menant ici un combat contre la France.

La légende dépasse la fiction du côté des raccourcis qui forcent le trait de l'héroïsme de ces soldats, et la réalité dépasse la fiction du côté de la complexité, de la réalité humaine qui est sous-jacente à cette histoire.

Indigènes est un film salutaire lorsqu'il conduit l'Etat à réparer une injustice. Mais s'il joue un rôle d'échappatoire, de souvenir-écran, qui tourne le dos aux valeurs républicaines à la faveur du droit des minorités contre la laïcité et l'intégration, les héritiers des indigènes y auront tout perdu.

(Suite dans le prochain Respublica).

Guylain Chevrier Docteur en Histoire

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