Tariq Ramadan et "Une école pour tous" (par Caroline Fourest)

Publié le par ami de Prochoix

EXTRAIT DE "FRERE TARIQ : discours, Stratégie et méthode de Tariq Ramadan" de Caroline Fourest (Paris, 2005, Grasset)

Il y avait plusieurs façons de s’opposer à la loi contre les signes religieux au sein de l’école publique : 1) essayer de la rendre véritablement interreligieuse en proposant des pistes pour l’améliorer, 2) manifester et écrire des tribunes ou des pétitions pour exprimer son scepticisme, 3) choisir d’organiser des rassemblements au nom de la gauche et seulement de la gauche, 4) choisir de défiler aux côtés d’islamistes sans pour autant signer à leurs côtés, 5) décider de manifester aux côtés des islamistes tout en signant au sein d’un collectif réunissant associations de gauche et associations islamistes. Les trois premières options relèvent d’un choix compréhensible. L’avant-dernière est déjà plus ambiguë quand on sait à quel point les manifestations contre la loi étaient infréquentables : petites filles de trois ans voilées en tête de cortège, salafistes à peine débarqués de Londres dans les rangs et jeunes filles voilées soigneusement encadrées par des militants barbus. Quant à la dernière option, elle reste une énigme si on ne connaît pas le travail souterrain de mise en relation entre la gauche et les islamistes effectué par Tariq Ramadan. Le collectif monté par ses soins pour mobiliser contre la loi est apparu d’autant plus fréquentable qu’il pouvait donner l’impression d’incarner une sorte de juste milieu.

(...) Au départ, ces assises étaient uniquement destinées aux « responsables associatifs musulmans, intellectuels et personnalités musulmanes, musulmans de France », soit les représentants de 150 associations musulmanes, toutes assez radicales et antilaïques même si elles sont moins extrémistes que le Parti des Musulmans de France. Sous l’influence de Ramadan, grâce à ses entrées à gauche et dans les médias, elles vont se transformer en point de départ d’un collectif attrape-tout beaucoup plus efficace... Une école pour tous, chargée d’encadrer les manifestations à venir sous une casquette suffisamment présentable pour permettre à quelques militants et associations de gauche de se joindre aux associations musulmanes proches de Ramadan.

Abdelmalek Salhi de Présence musulmane (l’association du prédicateur) est désigné comme porte-parole. Il explique volontiers la raison d’être de ce nouveau collectif au reporter de l’AFP : le PMF étant infréquentable, il faut fonder une structure plus fédératrice. Une école pour tous, née de ces assises, a donc pour objectif de rassembler tous ceux qui, à gauche, ont des scrupules à défiler aux côtés des salafistes jihadistes, mais n’ont aucun problème à s’associer à des réseaux islamistes plus présentables. La gauche ramadienne est née. Une école pour tous est domiciliée au local du CEDETIM (le Centre d’étude et d’initiative de solidarité internationale), et plusieurs associations dites laïques s’y associent. Ainsi le Collectif Les mots sont importants de Pierre Tévanian est l’un des tout premiers à initier le mouvement en compagnie de Tariq Ramadan, du MIB et de Présence musulmane. On retrouve son style dans la plupart des communiqués du collectif. D’autres, comme Léo Lagrange ou le MRAP se font encore désirer. Elles intègrent le collectif mais ne signent pas les appels à manifester.

Le premier rassemblement organisé par Une école pour tous a lieu devant l’Assemblée nationale le 4 février, jour de l’examen de la loi. Il attire à peine 500 participants, assez également répartis entre militants de gauche et militants islamistes ramadiens – dont quelques filles en niqab (voile intégral). C’est peu mais le symbole est là : pour la première fois, des islamistes sont alliés à certaines organisations de gauche au sein d’un collectif. « C’est la création d’un pôle musulmano-mouvementiste », s’amusent Tawfik Kawtari et Omeyya Seddik, un des chefs du MIB. Le bilan est finalement plutôt maigre. Opposée à la loi, une bonne partie de l’extrême gauche associative aurait pu se retrouver dans un rassemblement au nom d’Une école pour tous. Mais finalement seule la JCR, les Jeunesses communistes révolutionnaires, a réellement marché. Peu de présence communiste en dehors de certains militants du MRAP. Ce qui ne veut pas dire que le PC – qui présentera Mouloud Aounit sur ses listes aux élections régionales quelques semaines plus tard – ne s’est pas déshonoré. Des militants laïques du Comité ornais pour la défense de la laïcité ont la surprise de voir Georges Hage, le doyen du PC, installer lui-même une fille voilée dans les gradins de l’Assemblée nationale avec beaucoup de fierté. Du côté des Verts, Martine Billard sauve l’honneur en étant une des rares élues à avoir préféré s’abstenir au lieu de voter contre la loi tout en bataillant depuis l’Assemblée pour améliorer le texte. Elle aurait pu y arriver si Noël Mamère n’avait pas refusé de présenter un amendement élargissant la loi à l’Alsace-Moselle. Grâce à quoi, il peut crier à l’« islamophobie » en compagnie de Présence musulmane et des réseaux Ramadan sous les fenêtres de l’Assemblée. Quelques semaines plus tard, non content d’être l’un des rares élus à apporter sa caution à Une école pour tous, il sera l’un des rares politiques à cautionner de sa présence le Congrès national de l’UOIF.

Reportons-nous à la liste des signataires ayant souscrit au texte d’appel d’Une école pour tous appelant au rassemblement du 4 février et à un meeting au Trianon le soir même contre cette loi. Selon ce tract, qui dénonce la « mise à l’index des musulmans de France » comme des « boucs émissaires » de la « politique sécuritaire », le collectif « Une école pour tous. Non aux lois d’exclusion » est composé des associations suivantes : MRAP, Fédération nationale Léo Lagrange, CEDETIM, MIB, Collectif des musulmans de France, Participation et spiritualité musulmanes, JCR, JMF (Jeunes musulmans de France), DAL, CRLDHT, Ligue française des femmes musulmanes, UNIR, EMF (Etudiants musulmans de France), ATMF Citoyennes des deux rives, Les mots sont importants, FTCR, Collectif féministe pour l’égalité, Droit des femmes musulmanes en France, Femmes plurielles, Divercités, Femmes publiques, IMAN, Oxygène, Les Sciences Potiches se rebellent, ASEL. Une dose de gauche, une dose de féminisme et une bonne dose d’islamisme. Côté personnalités, le collectif a le soutien de : Noël Mamère (député), Françoise Gaspard, Gilles Lemaire, Christine Delphy, Halima Thierry-Boumédienne (députée européenne), Malika Zediri (APEIS). En nota bene, le tract précise : « Le MRAP et la Fédération Léo Lagrange ne sont pas associés à la manifestation. » Par contre, les deux associations sont bien partie prenante du Collectif et co-organisent à ce titre le meeting du Trianon qui a lieu le soir même. Trois cents personnes font alors le déplacement. Les textes marquants sont publiés sur le site de oumma.com, le site des pro-Ramadan.

Parmi les interventions notables au cours de cette soirée, celle de Noël Mamère, qui a déclaré : « Le vrai mal de notre pays, c’est la fracture coloniale. Ce qui est en cause, ce n’est pas le voile, mais l’exclusion. Je crains très fort que nous préparions un nouveau 21 avril. » Mais le moment le plus marquant, c’est cette déclaration de Christine Delphy, l’une des théoriciennes du féminisme français : « Et pourquoi pas un féminisme avec l’islam ? » Une phrase qui a déclenché un tonnerre d’applaudissements. Une école pour tous a également organisé une manifestation le 14 février sur le thème « Non à l’exclusion ! Non à l’islamophobie ! Non à la discrimination ! ». Elle aurait dû être le point d’orgue de cette longue ascension vers un rassemblement de toutes les forces islamistes et de toutes les forces de gauche contre la loi. José Bové et Tariq Ramadan ont chacun appelé à soutenir cette manifestation par voie de presse. On nous avait prédit un soulèvement, une déferlante. Les organisateurs avançaient le chiffre de 200 000 personnes puis se sont ravisés en en espérant au moins 20 000. Bilan, le 14 février, la manifestation a réuni au mieux 5 000 manifestants. Ce qui est bien maigre pour un mouvement prétendant représenter les 4 à 5 millions de musulmans vivant en France ainsi que la gauche française. Il faut croire que les musulmans de France et les militants de base sont moins aveugles que certains dirigeants de la gauche parisienne.

Caroline Fourest

Source : http://www.prochoix.org/cgi/blog/2005/01/26/284-tariq-ramadan-et-une-ecole-pour-tous

Publié dans Pierre Tévanian

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