Tariq Ramadan et François Burgat (par Caroline Fourest)

Publié le par ami de Prochoix

EXTRAIT DE "FRERE TARIQ " de Caroline Fourest (Paris, 2005, Grasset)

Plus grave est la troisième catégorie d’universitaires et d’intellectuels soutenant Tariq Ramadan par complaisance pour l’islamisme. Ceux-là perçoivent l’islam politique réactionnaire comme une alternative politique possible face aux régimes corrompus et autoritaires du Maghreb et du Machrek. C’est une posture plus répandue que l’on ne croit au sein de l’Université française, notamment chez les chercheurs en sciences politiques travaillant sur le monde arabo-musulman. Professeur à l’IEP et membre du jury qui a validé la thèse à la gloire d’Hassan al-Banna de Tariq Ramadan, Bruno Etienne n’a pas souhaité s’exprimer auprès de moi sur le prédicateur. Il fait visiblement partie de ceux qui pensent que l’islam des Frères musulmans est un contrepoids utile au salafisme wahhabite. Mais le véritable soutien de Tariq Ramadan se trouve au sein de l’IREMAM, l’Institut de recherche et d’études sur le monde arabe et musulman affilié au CNRS, et il s’appelle François Burgat.

Le politologue est un vieil ami du prédicateur. Ensemble, ils ont plusieurs fois traversé l’Egypte à la rencontre des Frères musulmans. Ce dont ne se cache pas Burgat lorsqu’il est interrogé par Serge Raffy du Nouvel Observateur : « Nos points de chute étaient souvent des Frères musulmans. » En 1993, notamment, les deux hommes se rendent ensemble à la Conférence populaire arabe et islamique (CPAI), la grand-messe organisée à Khartoum par Tourabi. En principe, Burgat y va à titre d’observateur mais il semble dans son élément. A son retour, il vante même les vertus modératrices d’Hassan al-Tourabi : « Son rôle a été de modérer constamment les expressions les plus radicales », déclare-t-il dans un entretien donné aux côtés de Ramadan. En fait d’analyse, ce regard complaisant sur la politique de Tourabi oublie d’indiquer que le pape de l’islamisme cherche alors à calmer ses amis les plus radicaux... pour les convaincre de s’allier avec d’autres islamistes tout aussi radicaux mais moins excités... afin de fédérer ces tendances radicales et ultra-radicales, non pas pour se modérer, mais pour pouvoir se radicaliser ensemble...

Burgat fait partie de ces intellectuels français particulièrement complaisants envers l’islamisme, qui regardent d’un œil plutôt tendre un mouvement comme le FIS, comme d’autres ont salué la révolution de Khomeyni, le seul homme capable de défier le chah mis en place par l’Occident. Pour ceux-là, tout mouvement révolutionnaire capable de susciter une internationale qui mettra fin à la politique colonialiste en Israël, à la politique impérialiste américaine ou aux régimes corrompus dans le monde arabo-musulman, est bon à prendre. Même s’il s’agit par ailleurs d’un mouvement liberticide, oppressif, expansionniste et totalitaire. Ils s’imaginent volontiers comme les héritiers des « porteurs de valises », ces militants français indépendantistes qui ont lutté aux côtés du FLN pour libérer l’Algérie de l’occupation française... Sauf qu’ils militent contre les héritiers du FLN aux côtés du FIS. Ceux-là murmurent et parfois même écrivent que les massacres du GIA ne sont que des coups montés par les services secrets algériens, quitte à blanchir les islamistes des meurtres qu’ils ont commis. Dans un livre intitulé L’islamisme en face, réédité au lendemain du 11 septembre, Burgat prend ouvertement le parti du FIS et dénonce comme une propagande antidémocratique les « manipulations médiatiques » tendant à accréditer « son recours supposé à la violence » 25. Après quoi, il vante les mérites démocratiques du régime iranien : « Avec la victoire en Iran du président Khatami en 1997 et le renouvellement de sa majorité, la “ dictature théocratique ” fondée par Khomeyni a tout de même fini par déboucher – a-t-on jamais pris le temps de le remarquer ? – sur la toute première alternance politique sortie des urnes de cette région du monde, à des années-lumière de la pratique de tous ces généraux “ modernistes ” qui président aux destinées de l’Algérie, de l’Egypte ou de la Tunisie “ laïque ”. »

Une fois de plus, le régime laïque tunisien est jugé bien pire que la dictature divine iranienne. Et tant pis si, en fait d’alternance, la dictature en question a bien vite repris ses droits, notamment en 2004 où elle a rayé du Parlement tous les réformateurs. Burgat ne prend pas vraiment le temps de le remarquer. Par contre, il regrette que la question des femmes soit instrumentalisée pour discréditer l’islamisme tout en vantant les bienfaits féministes du réformisme islamiste. Sous un prétexte pseudo-scientifique, il refuse la comparaison des intégrismes juif, chrétien et musulman. Ce qui a pour effet, réellement politique, d’empêcher que la pédagogie développée contre l’intégrisme chrétien ne puisse être recyclée contre l’intégrisme musulman. Chez lui la survalorisation du « péril intégriste » – mot qu’il utilise toujours entre guillemets, comme Tariq Ramadan – n’est qu’un mythe, destiné à justifier la répression étatique, quand il ne sert pas à légitimer la domination des pays du Nord sur les pays du Sud. C’est dire s’il apporte de l’eau au moulin de son ami Tariq. Le chercheur se fait d’ailleurs un devoir de faire lui-même la critique – si tant est que le mot ait encore du sens – des ouvrages de Tariq Ramadan dans Le Monde diplomatique, où il invite à le lire « avec passion ». Le pire étant qu’il n’est même pas un phénomène isolé au sein de la recherche française.

Caroline Fourest

Source :
http://www.prochoix.org/cgi/blog/2005/01/24/287-tariq-ramadan-et-francois-burgat

Publié dans François Burgat

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