Tariq Ramadan, Christine Delphy et le Collectif féministe pour l'égalité (par Caroline Fourest)

Publié le par ami de Prochoix

EXTRAIT DE "FRERE TARIQ " de Caroline Fourest (Paris, 2005, Grasset)

Si de nombreuses associations de gauche et d’extrême gauche ont largement flairé le piège tendu par Une école pour tous, quelques féministes ont cru bon d’associer leurs noms à ce collectif né sous l’influence de Tariq Ramadan : le Collectif féministe pour l’égalité, Femmes plurielles, Femmes publiques, Les Sciences Potiches se rebellent, Christine Delphy, Françoise Gaspard, Halima Thierry-Boumédienne, etc.

Dans cette étrange coordination coexistent des féministes réellement pro-voile et d’autres réellement aveugles, des féministes anti et pro-prostitution, des pro et des anti-PaCS, de vraies antiracistes et d’autres moins sévères envers l’antisémitisme, voire quelques non-féministes, tous et toutes unis par le rejet de l’« islamophobie ». Femmes publiques, par exemple, est une association qui milite pour défendre le droit des femmes à se prostituer et à se voiler. Les mauvaises langues ont rebaptisé l’association « Et putes et soumises »... A leurs côtés, Françoise Gaspard, sociologue féministe et ancienne maire de Dreux, milite contre la prostitution mais tolère le voile comme un choix, surtout depuis qu’elle a publié une enquête sur les filles voilées aux côtés de Farhad Kosrokhavar, un chercheur iranien. Paru en 1995, le livre tiré de cette enquête conclut au fait que les filles portant le voile sont tout à fait modernes. Aujourd’hui encore, malgré le changement évident du climat social et le nouveau profil des militantes voilées, cette chercheuse féministe refuse d’actualiser ses conclusions, percevant le débat sur le voile sous l’angle de l’étude des mouvements sociaux minoritaires et non sous celui du risque intégriste. Quitte à confondre la défense des opprimés avec celle des oppresseurs et à cautionner un collectif monté par Tariq Ramadan. Un choc pour tous ceux qui l’ont toujours vue militer pour les droits des femmes ou des homosexuels.

Christine Delphy, elle, était contre le PaCS... parce qu’il lui rappelait l’institution bourgeoise et hétérosexuelle du mariage. C’est dire si sa participation aux réseaux ramadiens surprend certaines féministes. Elles n’en reviennent toujours pas de l’avoir entendue réclamer un féminisme « non pas contre mais avec l’islam » lors du meeting organisé le 4 février 2004 par Une école pour tous, où elle intervenait au titre de la revue Nouvelles Questions féministes. Depuis cette sortie mémorable, toutes sortes d’associations proches de Tariq Ramadan la sollicitent pour donner des conférences sur le formidable espoir que représente le « féminisme avec l’islam ». Samedi 28 février, elle est attendue comme une star dans une salle de Montpellier réservée par un collectif d’associations réunissant des islamistes proches du CRI et des Etudiants musulmans de France. Officiellement, il est question d’égalité et de lutte contre les discriminations. En réalité, la conférence est destinée à faire contrepoids à la venue de Fadela Amara de Ni putes ni soumises. Le jour J, il est surtout question de dénoncer la loi contre les signes religieux à l’école comme une loi raciste. Prennent la parole successivement Jean-Paul Nunez, directeur de la CIMADE-Languedoc-Roussillon, Saïda Kada, Alain Marchand, Christine Delphy et Omeyya Seddik. Saïda Kada commence par mettre en relation la hantise du foulard islamique avec le passé colonial de la France. Intervenant à sa suite, Christine Delphy poursuit sur le même mode. Aux côtés de la nouvelle garde des Frères musulmans en Europe, elle commence par évoquer une loi d’exception « inique » et « raciste », permet tant d’exclure les filles de l’école, alors que d’autres pays se demandent en quoi le foulard peut bien déranger les Français. Et de donner l’exemple de l’Angleterre – nouveau modèle de l’extrême gauche féministe ? Pas question bien sûr d’envisager le débat sur le foulard comme un débat sur le sexisme religieux. Pour Delphy, il s’agit d’une diversion destinée à stigmatiser le sexisme des banlieues pour mieux déculpabiliser les « Français de souche ». Puis elle ajoute : « Le viol est une vieille invention gauloise 40. » Tant pis pour ceux qui pensaient à une invention de la domination masculine, laquelle existe dans tous les pays et dans toutes les cultures... Intervenant après elle à la tribune, Omeyya Seddik du MIB n’a plus qu’à clore en parlant de la répression dans les banlieues comme d’une « répression coloniale ». Il refuse de croire que celles et ceux qui se battent contre le voile à l’école le font par féminisme. D’ailleurs, explique-t-il, s’il existe des problèmes entre hommes et femmes dans les cités, c’est la faute de Ni putes ni soumises : « Elles amènent les filles à faire la guerre à leurs frères. » Bel aveu, vraiment. Ainsi, ce ne sont pas les prédicateurs islamistes ayant diffusé un islam sexiste qui sont responsables... Mais les féministes des banlieues qui, au lieu de se soumettre, ont osé se révolter ! Rien de très surprenant dans la bouche d’un leader d’une organisation passée sous le charme de ces prédicateurs. En revanche, le fait que Christine Delphy serve de faire-valoir à une telle propagande islamiste laisse sans voix.

En compagnie d’Alain Gresh et de Marina Da Silva du Monde diplomatique, elle anime désormais un Collectif féministe pour l’égalité qui sert de caution féministe aux militantes pro-Ramadan au sein d’Une école pour tous. Le Collectif a notamment rédigé un texte tournant en dérision ceux qui agitent le danger « salafiste » ou « wahhabite » : « C’est à qui exhibera le plus fort “ complexe de Charles Martel ” : si on ne peut pas les arrêter à Poitiers, au moins leur interdira-t-on l’entrée des écoles, des administrations, des hôpitaux, etc. ! » Tariq Ramadan dispose décidément d’alliés fort précieux pour dissuader la gauche de se mobiliser contre l’intégrisme musulman.

Le 5 mars dernier, toujours au nom de ce collectif, Gresh, Delphy et Da Silva ont participé à une table ronde organisée par Tariq Ramadan et Présence musulmane sur le thème « Musulmanes féministes : du paradoxe à la réalité ». Un événement pensé pour célébrer la Journée de la femme. Pas n’importe où. A Bruxelles, au cœur du Parlement européen, grâce au patronage de la députée verte Halima Thierry-Boumédienne. « Le féminisme est-il nécessairement antireligieux ? » s’interroge la députée en guise d’introduction. Bien sûr, elle ne se poserait jamais cette question s’il s’agissait d’accepter, au nom du féminisme, le lobbying intense que mène le Vatican contre la laïcité en Europe. Le raisonnement ne se fait qu’à partir de l’affaire du foulard, même si sa réponse aura des conséquences sur toute son approche de la laïcité en Europe. « Le jugement que je porte sur le foulard ne porte-t-il pas l’empreinte d’un féminisme occidental, entaché de paternalisme – “ de maternalisme ” – voire de colonialisme ? » se demande Halima Thierry-Boumédienne. Elle y répond : « Le féminisme n’est pas né et n’est pas la propriété de l’Occident ! Pourquoi n’existerait-il pas d’autres formes de féminisme, un féminisme pluriel qui se nourrit d’une histoire différente et trace de nouvelles voies pour mener ce combat ? » Voilà une approche que ne renierait pas Tariq Ramadan. En revanche, elle a de quoi faire frémir toutes celles et tous ceux qui se trouvent de fait enfermés dans un « féminisme occidental » à partir du moment où ils militent contre une lecture sexiste et intégriste du Coran. Halima Thierry-Boumédienne nous dit être à la fois « aux côtés de ces femmes qui lèvent leur voix contre l’interdiction du port du foulard en France » et « aux côtés de ces femmes qui lèvent leur voix contre l’obligation du port du foulard dans leur pays ». En l’occurrence, les organisateurs de cette journée – qu’elle accueille si complaisamment au sein du Parlement européen pour célébrer la Journée de la femme – sont aux côtés des femmes qui se battent pour le port du voile en France et aux côtés des islamistes qui cherchent à imposer le port du voile dans les pays arabo-musulmans...

Le féminisme aux côtés de l’islam, c’est aussi le nouveau credo des féministes de Sciences-Po. Incroyable le nombre de petits groupes féministes en sommeil qui se réveillent subitement pour défendre le droit au voile et le féminisme islamique ! Il y a quelques années, Les Sciences Potiches militaient avec Prochoix contre les intégristes chrétiens anti-avortement. Désormais, elles écrivent sur oumma.com que le « féminisme n’est pas nécessairement antireligieux » ! C’est le titre d’un article signé le 28 novembre 2003 par quatre nouvelles têtes de l’association : Cecilia Baeza, Laurent Bonnefoy, Manuel Domergue et Sonia Marcoux. Sur le site Islam et laïcité, Marielle Debos, l’une des militantes des Sciences Potiches, nous annonce que le thème « féminisme et islam » sera même « le fil conducteur des activités de l’association Les Sciences Potiches se rebellent cette année ». Dans quel but ? « Il s’agit tout d’abord d’affirmer que le féminisme n’est pas nécessairement antireligieux. On peut être féministe et athée de la même manière que l’on peut être féministe et musulmane pratiquante. » Tout en faisant la distinction entre le combat contre la religion d’en haut que serait le christianisme et la religion d’en bas que serait l’islam, elles invitent les féministes à ne pas se tromper de combat : « Il ne s’agit plus de s’insurger contre des institutions. Il s’agit aujourd’hui de respecter la foi des individus. Il s’agit de respecter les revendications religieuses venues “ d’en bas ”, des revendications qui ne peuvent être assimilées à l’imposition d’un ordre moral venu “ d’en haut ”. » Et de conclure : « Les partisans d’une version répressive de la laïcité sont en train de reprendre le flambeau de la “ mission civilisatrice ”. »

Décidément, le féminisme islamique de Tariq Ramadan fait des émules. Il n’hésite d’ailleurs pas à mettre en avant ses nouvelles cautions chaque fois qu’il est mis en danger sur la question des femmes. Toujours à l’UNESCO, où Hanifa Cherifi lui demandait de préciser ce qu’il entendait par « féminisme islamique », il s’est tiré d’affaire en citant Christine Delphy : « Je suis d’accord avec Christine Delphy lorsqu’elle dit que le féminisme passera par l’islam. » Le fait qu’un prédicateur islamiste, en partie responsable du retour du port du voile et de l’intégrisme en France, puisse aussi facilement se dédouaner de tout soupçon d’antiféminisme ou d’intégrisme en citant l’une des théoriciennes du Mouvement de libération des femmes ne manque pas de sel. On en savoure toute l’ironie lorsqu’on sait combien Tariq Ramadan tient un tout autre discours dès lors qu’il est devant un public islamiste, qu’il incite à inventer un « féminisme islamique » pour s’opposer au féminisme occidental, c’est-à-dire au MLF au sein duquel a milité Delphy.

Certaines féministes sont bien placées pour mesurer le cynisme d’une telle imposture : les féministes algériennes qui connaissent trop bien les Frères musulmans pour se laisser piéger de façon aussi grossière. Wassyla Tamzali, qui s’est battue contre la colonisation autant que contre les islamistes, a fait paraître une tribune remarquée dans Libération, « Féministes, je vous écris d’Alger », où elle dénonce le manque de vigilance de certaines féministes françaises. En tant que féministe arabe, elle espérait que celles-ci sauraient « tordre le cou au relativisme culturel qui fleurit bizarrement jusque dans les rangs de la gauche intellectuelle, dans les enceintes sacralisées, comme la Ligue des droits de l’homme ! ». Elle est obligée de constater qu’il n’en est rien. Elle enrage de voir que le ressentiment anti-occidental – qui sert tout à la fois aux islamistes et aux despotes des pays arabes pour différer la démocratisation et la sécularisation – serve une fois de plus à justifier l’oppression des femmes et la régression liberticide : « J’ai trop souffert de cette mauvaise foi-là pour accepter celle-ci, venant de féministes et de démocrates ! Et pas seulement moi, l’individu, ce qui serait déjà une bonne raison de m’insurger, mais nous, les intellectuels des pays du Sud, des pays non européens, qui luttons contre l’utilisation de la culture, du ressentiment, de la haine anti-occidentale pour étouffer la démocratie et la liberté (...) Nous avons déjà assez de mal comme ça pour que des intellectuelles ajoutent leurs voix – et quelles voix ! – à ceux qui pensent avec Tariq Ramadan qu’il existe un genre “ femme musulmane ”. »

Caroline Fourest

Source : http://www.prochoix.org/cgi/blog/2005/01/25/285-tariq-ramadan-chrsitine-delphy-et-le-collectif-feministe-pour-legalite

Publié dans Islamo-gauchisme

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